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Full text of "Médéric et Lisée"

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MÉDÉRIC ET LISÉE 



A8NIÈRB8 ^ mP. LOUIS BUYBU KT 0'\ 7, RUI DU BOIS. 



o 



HUGUES LE ROUX 



MÉDÉRIC 



LISÉE 



80 DESSINS DE HENRI DILLON 



PARIS 

JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

2, RUB ANTOINB-DUBOXS, 2 

1887 

Tons droits réservés 



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A 






MAONNETTE 



CHAPITRE PREMIER 



i\ 




'r • 



' ' ' Hollcville est une 

paroisse du pays de Caax 
rélèbre dans toutL* la Nor- 
mandie pour ses moutons, ses 
pommes d'éclat et les cures 
merveilleuses de la fontaine 
Sainte-Glotilde. 
Le « carreau » compte une centaine de 
maisons, brique et colombage, bordant une 
rue en équerre, coupée par un ruisseau que 
les carrioles passent à gué. 

C'est un bras de la Lézarde, une rivière 
à truites, qui va j oindre la Seine après avoir 



MÉDÊRIG ET LISÉE 



fait tourner six moulins et réfléchi dans ses 
eaux claires des sous-bois, des pans de ciel, 
le rempart des Cent-Quatre et le clocher 
d'Harfleur, gothique et blanc. 

Les fermes, les pieds dans Teau, rient au 
soleil. Quelques-unes gravissent les deux 
collines couronnées de chênes. Les colzas 
viennent bien sur le plateau. Les cultivateurs 
sont aisés, et Ton voit encore des bonnets 
cauchois, échafaudés sur de jolies têtes, au 
bal de l'Assemblée. 

Un jour à venir, le chemin de fer de Mon- 
tivilliers coupera la route de barrières, et 
s'ouvrira un chemin rouge entre deux talus. 
En attendant, la paroisse est desservie par 
une diligence, qui traverse tous les pays de 
Rolle ville au Havre. Chaque soir, à quatre 
heures, la voiture part de la cour du Bras- 
d'Or, — une vieille auberge tombée avec les 
diligences de Paris. C'est là que, tous les 
jours, l'antique guimbarde jaune se cra- 







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Q. ^ 



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LA DILIGENCE VERSE SUR LA PLACE DE ROLLEVILLR 
UNE FOULE BRUYANTE 



V." 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



quelle au soleil. Les noms des communes 
sont peints sur une bande rouge, le nom 
du voiturier est écrit sur la portière : Blon- 
del. 

Il est orné d'une majuscule superbe, un B 
joufflu, titubant, bambocheur comme le 
joyeux cocher, qui tutoie tous les cabare- 
tiers de la route. 

Le dimanche, la diligence verse sur la 
place de RoUeville une foule bruyante, en 
robes de percale, chapeaux de paille, om- 
brelles claires et vestes de coutil, qui vient 
cueillir des e: porions » et manger des truites 
à l'ombre du pont. Le soir, les compagnies 
s'en vont surchargeant l'impériale, frileuses, 
roulées dans des châles, chantant les Cau- 
choises et le cidre doux. 

L'hiver est saison morte pour le voitu- 
rier ; il vit des paquets et des commissions. 
De-ci, de-là, une fille part en condition pour 
la ville, ou M. le curé va visiter un confrère 



MÉDÊRIC ET LISÉE 



sur la route ; mais les bourgeois ne voyagent 
plus. 

Aussi c*est un étonnement dans tout le 
pays, lorsque, un soir de mars, la diligence 
s'arrête devant TAbbaye, la première ferme, 
à gauche en venant d'Épouville. 

Une jeune femme en noir descend, suivie 
d'un enfant, en noir comme elle, et d'une ser* 
vante de campagne qui porte un panier. 

— « Prends garde de tomber, Médéric. » 
Maze, le fermier, attend près de la bar- 
rière blanche, sa casquette à la main, em- 
barrassé dans le compliment de bienvenue. 

— « Et la santé de madame?... Voilà donc 
le petit?... Tout ce pauvre monsieur à son 
âge ! y> 

Et comme, à ce souvenir, les yeux de la 
veuve se remplissent de larmes, Maze s'ar- 
rête, gêné, craignant d'avoir dit une sottise : 

— « Excusez, madame Ferrard, je ne vou- 
lais pas vous faire de la peine. » 



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UN SOIR DE MARS LA DILIGENCE ARRIVAIT 



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1 .,. 
Il 



MÉDÉRIG ET LISÉE 11 

Debout sur la bâche, Blondel passe les 
malles à un garçon de ferme, en jurant après 
ses chevaux, qui sentent l'écurie et s'impa- 
tientent. 

Il est bientôt descendu, le petit bagage, 
et, précédés du fermier, on entre dans la 
salle du pavillon. 

Une flambée de sarments éclaire la pièce, 
humide de cinq années d'ombre et de volets 
fermés. 

Elle s'asseoit devant le feu, en frisson- 
nant, l'enfant sur les genoux. Maze voit son 
chagrin et se tait, touché par ce blond deuil 
de jeunesse et la langueur de ces yeux battus. 

— « Merci, mon brave Maze, et à demain. 
Mélina fera le reste seule. y> 

Le fermier se retire, et ils dînent tous 
les trois, la servante à la table des maîtres, 
rapprochés par la douleur. Les papillons 
brûlent leurs ailes aux chandelles, l'enfant 
lassé s'endort sur sa chaise, et, tandis que 



MÉDÉRIG ET LISÊE 



Mélina monte préparer les chambres, elle 
reste seule à rêver, en face du feu qui s'éteint. 

C'est la guerre qui vient de la faire veuve. 
Il y a dix ans, — dix ans déjà ! — le lieu- 
tenant Ferrard, touché de sa grâce de Lor- 
raine et de sa solitude d'orpheline, a de- 
mandé sa main. Pendant dix ans elle l'a 
suivi de garnison en citadelle, fière du 
mari, fière de l'enfant qui lui ressemblait. 
Puis la guerre a éclaté au milieu de son bon- 
heur. Elle est restée dans Paris avec le petit; 
lui a couru à la frontière, sur la brèche. Oh! 
les angoisses, les rares messages, jusqu'au 
jour où, prisonnière dans la capitale blo- 
quée, elle a vécu six mois sans rien apprendre, 
priant encore la Vierge de sauver cette chère 
vie, quand il était tombé depuis des se- 
maines ! 

Lorsqu'elle a su la nouvelle, elle a at- 
tendu longtemps avant de croire, imaginant 
une captivité impossible, une blessure, là- 




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■^^1^3^'^. ^^iS^s'i- 



I*? 



L*£MFANT LASSE, S*£NDORT SUR SA CHAISE 
ET ELLE RESTE SEULE A RÊVER 



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MÉDÉRIG ET LISÊE 



15 



bas au fond d'un hôpital allemand. Enfin, 
quand tout a été fini, Tespérance comme le 
reste, elle a pris son enfant par la main, et 
€lle est venue vivre sur cette ferme qui est 




toute sa fortune, loin de la foule et des in- 
différents... 

Au-dessus de sa tête, va et vient le pas 
affairé de la servante. La lueur mourante du 



16 MÊDÉRIG ET LISÊE 

feu éclaire par intervalles la silhouette de 
Tenfant endormi* 
Elle se penche pourFembrasser. 

— « Tu pleures maman? j> 

— «Oh! mon chéri! si jamais Dieu te 
donne une femme qui t'aime, ne la laisse pas 
seule ! i> 




// 



CHAPITRE II 



,^ 



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Un réveil aux champs, quelle joie pour le 
marmot pâle, qui, depuis six mois, prison- 
nier des bombes et du deuil, vivait dansjle 
tremblement, entre lesjsanglots.de sa mère 
et les hurlements de la rue ! 

Médéric courut à la fenêtre et poussa les 
Persiennes. 

Au pied de la maison, il y avait un espace 



20 MÉDÉRIG ET LI6ÉE 

libre, encombré d'herbes et de plantains. Le 
passage régulier des servants allant au puits, 
traçait un sentier poudreux en diagonale. 
Derrière l'abreuvoir, le fumier couvert de 
poules bordait la bergerie, longue comme 
une arche. Plus loin, la mare, d'un noir 
d'encre, miroitait au travers des sureaux. 
Sur la droite, les pommiers fleuris escala- 
daient la colline jusqu'au rempart sombre de 
la chènée; de la houle des arbres sortaient le 
colombier pie et les chaumes couronnés 
d'iris. Une jument suitée broutait sous les 
arbres, et le galop du poulain effarouchait 
la fuite des canards. 

A l'angle de l'abreuvoir, Médéric aperçut 
une petite tête sournoise épiant l'ouverture 
des volets. 

Il lui fit signe de la main; mais le minois 
curieux disparut bien vite, et il eut beau 
crier : 

— « Bonjour, petite! :» 



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AlÉDÉRIG ET LISKE 2:J 

Personne ne se montra. 

Il déjeuna en tête-à-tête avec sa mère, l(»s 
fenêtres ouvertes, les auvents clos, à cause 
du soleil de mars et des premières mouches. 

On allait se lever de table, quand ou en- 
tendit sous les fenêtres la voix rude du fer- 
mier, adoucie pourtant, comme pour parler 
à une fillette. 

— « Voyons, petiote, on ne veut pas 
te manger ! » 

Un pas lourd, écrasant le sable du cor- 
ridor, trois coups fortement heurtés à la 
porte, et Maze entra présenter son hommage. 
Il tenait par le bras sa petite Lisée. Médéric, 
qui les avait mal vus l'un et l'autre, l'homme 
à la nuit, l'enfant au coin du puits, les re- 
garda curieusement. 

Maze semblait déjà sur l'âge, bien qu'il 
n'eut guère plus de cinquante ans. C'est que 
la terre use vite, et il y avait un chagrin dans 
cette vie simple : la mort de la femme nprès 



24 MÉDÉRIC ET LISÉE 

les couches, laissant le veuf, tout seul dans 
la grande cuisine, la nouveau-née sur les 
genoux. 

A la campagne, on ne s'attarde pas aux 
oisifs regrets, et ceux qui ont creusé la fosse 
retournent le jour même au sillon. Maze 
avait du bon sens, un grand amour pour la 
terre, un étonnement d'homme robuste en 
face de son orpheline; il ne se remaria pas, 
vécut à la charrue, mettant son honneur à 
payer exactement les fermages et à amasser 
« du bien » pour établir Lisée. 

— « Allons donc, Lisée ! » 

Et voyant que la petite s'obstinait à bais- 
ser le front, le bonhomme dit, par manière 
d'excuse : 

— « Pardonnez-lui, madame Ferrard, elle 
a honte. » 

Et de quoi donc avait-elle honte, la petite 
normande ? De sa peau brune, de ses pieds 
légers, de ses mains rondes comme des pom- 



MÉDÉRIC ET LISÉÏS 25 

mes, de ses cheveux en broussailles, de ses 
prunelles profondes ? 

Mme Ferrard la contemplait d'un air d'en- 
vie, et, malgré elle, ses yeux allaient de cette 
fraîcheur campagnarde à l'élégance frêle de 
son cher pâlot. 

— <c Embrasse-la, Médéric; et nous, Maze, 
causons. » 

Médéric n'était pas si timide que Lisée. Il 
avait cette aisance de l'enfant des villes qui 
a poursuivi des cerceaux dans les jardins 
publics, et joué aux quatre-coins avec des 
inconnus. 

Il entreprit la conquête de sa future com- 
pagne. 

Était-elle si sérieuse que cela, la Lisée 
malgré ses neuf ans et son importance de 
ménagère qui sert la soupe aux « aoùteux »? 
Gomme elle baissait toujours le nez sous sa 
capote de toile, qui jetait une ombre sur ses 
cheveuxpâles,Médériclasaîsitparleshanches 



'2i\ 



MÉDÉKÎG ET LISÉE 



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et se mit 
à genoux 

pour voir 

ses yeux. 
— fl Elle rit, maman, elle rit.» 
11 Venait d'écarter la main 
peureuse, et, toutàcoup, comme 
un lever de soleil, d'apercevoir 
les deux yeux, clairs, étranges, 
enveloppés d'ombre, qui bril- 
laient. 
La connaissance était faite. Ils s'envolè- 
rent parla porte ou verte, laissant le silence 
derrière eux. 

— « Oui, mon ami, la rente de cette ferme 
et ma pension de veuve, c'est tout ce qui 
nous reste à mon enfant et à moi. Vous le 
savez, je n'entends rien aux choses de la 
terre. Vous serez le maître comme autrefois. 
Je me confie entièrement à vous. » 

Bien sûr on pouvait compter sur lui ! Il 



MÉDÊRIC ET LISÉE 



27 



^tait conquis, lui, le normand de vieille ro- 
che, qui finassait dans les marchés, par cette 
ignorance naïve, cet abandon les yeux fer- 
més, cette faiblesse de petite main tendue, 
qui disparaissait dans les siennes. 
— « Bien sûr on pouvait compter. 3> 
Et, comme il ne trouvait pas autre chose 
^ dire, il s'en alla. 




*f 



CHAPITRE III 



-J 







III 



Médéric connaissait de la nature ce qu'on 
peut en entrevoir par une fenêtre de caserne ; 
des poulets, étique gibier de cantine, cher- 
chant leur vie dans le fumier des écuries; un 
coq déplumé, qui s'enrouait à chanter plus 
haut que les dianes, et un rucher malingre, 
bourdonnant autour des pois de senteur, 
dans le jardin des adjudants. Aussi, à chaque 
pas, c'étaient des éblouissements, des ques- 
tions qui divertissaient Lisée. 



S2 MÊDÉRIG ET LISP:E 

Elle lui fit visiter tout son domaine. 
La maison de ferme, en caillou noir, char- 
pentée de chône et de noyer, était coiffée 
d'un toit de chaume à lucarnes, rabattu sur 
les fenêtres, comme une casquette de four- 
rure sur le nez d'un garde. Les pignons en 
saillie protégeaient les pieds des murs, om- 
brageaient les portes. Des grilles treilla- 
geaient les fenêtres à petits carreaux verts, 
soufflés en bouteille, et une tête mutilée gri- 
maçait au-dessus de la porte. 

Dans la vaste cuisine dallée, une cheminée 

immense occupait tout un côté de la salle. 

Au-dessus pendaient des fusils de chasse, 

des cages vides, des colliers d'œufs, des nids 

cloués au mur avec leurs branches. 

Au fond, entre Thorloge et Tarmoire, un 
dressoir étalait au milieu des plats d'étain 
un parterre d'assiettes fleuries. 

Près de la porte, sur un bahut énorme, les 
« goujars 3) entassaient pêle-mêle des cruches 



MÉDÉRIG ET LISÉE 33 

de grès, des poteries bleues,du pain de seigle, 
du laitage et des écuelles de noyer. 

Contre la fenêtre, la table bien lavée, polie 
sur les bords par les manches des dîneurs, 
s'allongeait entre deux bancs de bois, et le 
soleil plongeant dans cette ombre, faisait 
valser la poussière. 

Lisée montra à Médéric le banc sur lequel 
elle montait pour servir la « panade », et 
elle enferma le chien Bourru dans le tam- 
bour de la rôtissoire, pour faire voir com- 
ment tournait la broche. 

Derrière la maison, il y avait un potager, 
clos par une haie vive et une barrière blan- 
che. C'était un jardin de curé, avec des plans 
de cassis, des poiriers en quenouille et de 
l'oseille en bordure. L'ombre des toits y en- 
tretenait une perpétuelle fraîcheur. Les pas 
s'enfonçaient dans les allées sans gravier. 

Lisée prit un saladier à fleurs bleues, dit à 
Médéric de la suivre et courut au potager. 

3 



34 MÉDÉRIG ET LISÉE 

Leurs souliers se bottaient de terre moUe^ 
alourdissant les petits pieds. Ils posèrent le 
saladier sur une touffe de buis, et Lisée dit 
à son compagnon : 

— « Attrape-moi. y> 

Alors, comme deux poulains lâchés, ils 
coururent à travers les plates-bandes, tour- 




nant autour des massifs, se lassant Tun 
l'autre, lui tout essoufflé, elle souple comme 
une anguille de haie poursuivie par des déni- 
cheurs. 

Sur le soir, après dîner, l'instituteur et le 
curé vinrent saluer la veuve. 
. Ils se détestaient et ne se quittaient guère, 



MÉDÉRIC ET LISÉK 35 



dévorés d'un feu de dispute qui renaissait de 
ses cendres. Uun représentait à RoUeville 
Télément du progrès et des réformes, l'autre 
la routine et les traditions. 

L'abbé Brentôt s'occupait d'archéologie. 
Il gardait précieusement, dans un coffret de 
coquillages, quatre lettres de l'abbé Cochet, 




ayant échangé avec lui une correspondance, 
au sujet d'un vitrail. C'était un brave homme 
indulgent. Il avait des prétentions à la mu- 
sique et volontiers lui sacrifiait les prédica- 
tions. Les jours de fête il faisait chanter la 
grand'messe en quatre parties, « l'une après 
l'autre, pour simplifier d. 
M. Camus était le premier instituteur de 



']G >1ÉDÉRIC ET LISÉE 

Rolleville qui eût refusé de s'asseoir au lu- 
trin. 

Cette impiété dissimulait de profondes 
ambitions politiques. Il possédait une éru- 
dition de manuel, raisonnait pédagogie et 
professait un beau mépris pour le latin, à 
cause de ses « accointances cléricales 3>. 

Il recevait un journal de Paris, ce qui lui 
attirait beaucoup de considération. 

Ces deux personnages emplissaient la 
salle de leur importance. On avait allumé 
les bougies sur la cheminée, et Ton causait 
lentement, avec cette gêne secrète des gens 
qui s'étudient. Médéric était assis entre 
sa mère et M. le curé. Le prêtre lui po- 
sait la main sur la tête avec un geste bénîs- 
seur. 

— « Et quand ferons-nous notre première 
communion? j> 

Oh ! on n'était pas pressé. On attendrait 
bien un an de plus. D'ici là l'enfant se forti- 



MÉDÉRIG ET USÉE 37 

fierait, il prendrait des couleurs, il s'instrui- 
rait un peu, ses leçons ayant été dans ces 
derniers temps terriblement négligées. 

Alors M. Camus offrit ses services. L'école 
communale ne convenait pas à un enfant « de 
sa sphère ». Il y ferait des connaissances de 
va-nu-pieds. Et d'ailleurs, que pouvait-on 
bien enseigner à de jeunes campagnards 
ignorants, paresseux, pressés de fermer l'A- 
bécédaire pour aller « trâcher les vaques »? 
On leur apprenait à lire, tout au plus, — et 
quelques leçons de choses. Mais la botani- 
que, la géographie, les sciences naturelles, 
l'agronomie, tout ce qui pourrait déraciner 
la routine « dans notre bon pays de Ca- 
lâtes > ? 

Il n'y fallait pas songer. 

Et il citait toutes ces sciences, comme s'il 
les eût possédées. 

Neuf heures sonnèrent. 

On convint que le magister viendrait tous 



38 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



les jours donner une leçon à Médéric, et que 
Lisée y assisterait. 

Puis les deux visiteurs se levèrent. 

Au seuil de la porte, rabl)é Brentôt, re- 






dressant sa grande taille, donna une petite 
tape sur la joue de Médéric. 
— « Nous en ferons un chrétien, madame. ï> 

— <c Et un savant, ajouta l'instituteur. ^ 

— « Les deux choses ne s'excluent pas, 
monsieur Camus, d 



MÉDÉRIC ET LISÉE 



Puis, comme Mme Ferrard élevait la lampe 
pour éclairer les marches, le curé remercia 
d'un geste. 

— « Ne vous dérangez pas, madame, nous 
y voyons. » 

Et ils s'en allèrent en se querellant. 



HO 



i^ 



CHAPITRE IV 



Y> 











IV 



Pendant toute une année ce fut une bonne 
vie d'enfants, joyeuse comme un printemps 
coupé de rares averses. 

Les leçons de M. Camus ne les embarras- 
saient guère; et, quand l'heure finie, le 
maître s'en allait gravement, ses bouquins 
sous le bras, ils reprenaient leur volée vers 
la liberté et les jeux. 

Ils s'aimaient pour le plaisir qu'ils avaient 



4i MÉDÉRIC ET LISÉE 

ensemble, pour leurs grosses querelles, leurs 
réconciliations, leurs malices et leurs bou- 
deries. 

Le matin, quand la ferme tôt levée s'ani- 
mait au départ du travail, ils couraient aux 
écuries voir « garnir » les bêtes. 

Une forte odeur, « qui prenait à la gorge », 
s'exhalait des étables ouvertes. 

Sous la remise, les « goujars » attelaient 
les gros chevaux ardoisés, la queue nouée, 
secouant leurs tapis de laine bleue et les 
chaînettes des harnais lourds. 

Médéric se hissait sur leur dos, cram- 
ponné à la danse du collier, et Lisée mon- 
tait dans les voitures, pour faire un bout 
de conduite aux charrois. 

Quelquefois on se laissait emmener trop 
loin, et il fallait revenir, en se tenant par la 
main, au galop, à travers les fossés et les 
haies, pour ne pas manquer l'heure du caté- 
chisme. 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



45 



Le fossoyeur Placide le sonnait régulière- 
ment à midi. 




Le ciel étaitlourd, ^^ 
la campagne silencieuse. 

En chemin par les colzas 
fleuris, ils repassaient la le- 
çon mal sue. Des bandes 
d'enfants arrivaient des ha- 
meaux et des fermes. Il en 

venait de la Manéglise, de la 

Sente et de THormerie; des 

marmots blonds comme de 

Tétoupe, avec des yeux clairs, 

des teints d'argile, des pieds 





46 MÉDÉRIC ET LISÉK 

nus, des chemises ouvertes, sans gilet, sans 
chapeau, vêtus d'un pantalon tiré par des 
bretelles. 

Et ils ânonnaîent ! 

L'abbé Brentôt donnait le ton des can- 
tiques. Médérîc et Lisée suivaient sur le 
même livre attentivement inclinés. Le curé 
passait entre les rangs, son Psautier à la 
main, et mettait les rieurs à genoux sur les 
dalles. 

Enfin, toute la troupe s'échappait de l'é- 
glise avec un grand fracas de sabots, d'abord 
alignée sur deux files, marquant le pas, puis 
débandée avant d'arriver à la chaire, esca- 
motant la génuflexion de la porte et barbo- 
tant dans les bénitiers. Ils couraient autour 
du clocher comme un vol de martinets et 
agrandissaient tous les jours le trou de la 
haie. 

On revenait par la grande route. 

Chemin faisant, on rencontrait le can- 



MÉDKRIC ET LISÉE 



47 



tonnier Soudrî, qui cassait son caillou. 
C'était une douce créature, malgré Tair 
rébarbatif que lui donnait son masque de 
grillage, et la torture du chapeau de toile 
cirée, trop étroit pour son crâne dénudé. Il 




s*obstinait à le porter par fierté de vieux sol- 
dat, en souvenir de l'uniforme, et à cause 
de la plaque de cuivre. 

Depuis quinze ans, on voyait son bourge- 
ron sur la route, entre Rolleville et Montvil- 



48 MÉDÉRIC ET LISË£ 

liers. Il allait, poussant sa maison roulante, 
travaillant seul et muet, avec la rare distrac- 
tion d*une prise oflerte par le facteur rural, 
d'un bonjour de passant, et du « Ohé » de 
Blondel, lancé du haut du siège, entre deux 
claquements de fouet. 

Les enfants l'aimaient pour ses histoires 
et pour ses cadeaux. 

C'était toutes ces choses merveilleuses 
que Ton trouve sur les tas de cailloux : des 
cristaux de mica, le fer à cheval qui porte 
chance. Une fois même, Soudri avait ra- 
massé une vieille pièce que M. Camus avait 
portée lui-même au musée du Havre, où elle 
est encore visible, sous une vitrine, avec le 
nom du donateur. 

Du plus loin qu'ils apercevaient le canton- 
nier, Médéric et Lisée accouraient à toutes 
jambes. 

Soudri était fier de cette intimité. Quand 
il s'arrêtait à causer « des enfants 2> avec une 



v^ 




LE CERF VOLANT DE MEDÉRIC 



MÊDÉRIG ET LISÉE 51 



connaissance, il répétait en se bassinant le 
front: 

— « Sûrement, maître Médéric n*est pas 
fier, pour un jeune homme qui aura dans les 
six mille livres de rentes. 2> 

Au mois de septembre, à l'époque où les 
premières charrues entrent dans les champs 
moissonnés, ils montèrent sur le plateau 
faire voler les « écoufîes ». 

Médéric bâtit un cerf-volant avec une ba- 
guette d'osier et deux branches de saule. Il 
écrivit le nom de Lisée sur le fronton, et on 
le lança par un bon vent. 

Lisée élevait le cerf-volant, très haut, au- 
dessus de sa tête ; Médéric courait à travers 
les sillons, haletant, heurtant les mottes, 
avec la brûlure de la corde filant entre les 
doigts. L'écoufle, déployant sa queue, s'éle- 
vait majestueusement. 

Quand il fut en balance, il tirait si fort, 
qu'il fallut le retenir à quatre mains. Et ils 



52 MÉDÉRIC ET LISÉE 

riaient, assourdis par le grand vent de sep- 
tembre, qui balayait le plateau dans son vol. 



*.i»rJ i* 




.^v V ^I' Camus reve- 

nait de MonfivillitTs pnr les sentes. 
Il les rencontra comme ils abat- 
taient leur écouffe, et profita de Toc- 
casion pour leur inculquer quelques 
notions élémentaires sur la pesanteur. 
Il tenait son panama à deux mains, à cause 
du vent qui emportait ses paroles. Il critiqua 
«l'ossature de Tengin » et donna des conseils. 



MÉDÉRIC ET LISÉK 53 

Médéric construisit un autre cerf-volant 
sous ses yeux. Il satisfaisait à toutes les lois 
de la physique, mais il ne s'enleva pas. 

A la ferme on rentrait les derniers foins. 
Quand le crépuscule ramenait les étoiles, 
les charrettes apparaissaient au haut de la 
cavée. Elles balançaient leur charge au-des- 
sus des fossés et laissaient des toufles de paille 
pendues aux branches du chemin. Au coin 
de la barrière, les chevaux tournaient seuls ; 
ils secouaient leurs naseaux couverts de 
rosée, et les foins remisés sous la grange 
emplissaient la cour d'un acre parfum. 

Patientes, soufflant une haleine tiède, les 
vaches livraient leurs pis aux laitières. Le 
lait montait dans les moques sonores, cer- 
clant sa blancheur mate d'une clarté bleue. 

Médéric et Lisée menaient les bêtes à l'a- 
breuvoir. 

Ils écoutaient la chanson du seau descen- 
dant au milieu des scolopendres; un bruit 



5i MÉDÉRIC ET LISÊE 

frais annonçait qu'il venait de toucher la 
source; alors le treuil s'arrêtait, et il fallait 
le remonter avec de grands efforts, en tour- 
nant la manivelle. Enfin, le cercle de fer 
apparaissait au ras du puits; le seau émer- 
geait en dégouttant, et la nappe d'eau ren- 
versée emplissait l'abreuvoir où les chevaux 
s'ébrouaient. 

Puis les barrières grinçaient sur leurs 
gonds, et pour la nuit tout rentrait dans le 
silence. 

Mme Ferrard attendait les enfants dans sa 
chambre, pour la prière. Elle récitait, la tête 
dans ses mains, d'un ton monotone. 

Agenouillés au pied du lit, les petits ré- 
pondaient. Et, quand on arrivait à cet en- 
droit, où ceux qui prient invoquent miséri- 
corde (L pour les voyageurs et les agoni- 
sants », les deux enfants se serraient l'un 
contre l'autre, saisis d'un étrange efiroi qui 
les faisait frissonner. 



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MÉDÉRIG ET LISÉE 57 

Ils songeaient à ceux qui s'en vont dans 
la mort et dans la nuit ; ils rêvaient à la clarté 
de la lune sur les tombes, à la plainte des 
hiboux dans le clocher; toutes ces choses, 
mêlées aux élans de leur piété naïve, se tour- 
naient en vague tendresse, et ils s'aimaient 
plus. 

Eux, ils chérissaient la vie et le soleil. 
Aussi quand une absence de M. Camus leur 
laissait un jour de liberté, ils quittaient la 
ferme sans rien dire et couraient au bord de 
l'eau. 

Ils avaient vite fait d'ôter leurs galoches et 
de s'asseoir, les pieds au fil de la rivière, 
sur la vieille écluse. 

Quand ils étaient las d'arrêter les branches 
au passage et de guetter la promenade des 
épinoches, ils cherchaient à embrasser l'au- 
tre enfant, que l'on voit à fleur d'eau, quand 
on se penche, ou bien ils se poursuivaient 
dans l'herbe, eflrayant le sommeil des reines. 



58 MÊDÊRIG ET LISÉE 



11 n'y avait pas de faneurs dans les prés^ 
pas de pêcheurs aux abords de la rivière. 
Leurs éclats de rire s'envolaient au travers 
des saules, et leurs cœurs étaient pleins 
d'amour. 

Sur la semaine, selon la coutume des cul- 
tivateurs, Maze se rendait au marché de Gri- 
quetôt, pour vendre ses colzas et se rensei- 
gner sur les « cours 3>. Il avait pour ces 
excursions un bac suspendu sur deux roues^ 
avec un tablier de cuir, et un garde-crotte 
piqué au fil. 

Un jour, il emmena les enfants au marché* 

Sous d'énormes parapluies de cotonnade 
rouge et bleue, épanouis en tulipe, les mar- 
chands vendaient en plein vent, rangés sur 
deux lignes. 

Une foule bigarrée, bonnets blancs, blou- 
ses bleues, caracos noirs, s'agitait dans la 
lumière, au milieu des boniments des came- 
lots, des beuglements de bêtes, ennuyées 



MÉDÉRIC ET LISÉE 59 

dans les parcs, des gloussements de volail- 
les, liées par couples, et des querelles d'éta- 
lons amoureux. Au fond des cours on voyait 
les carrioles, brancards en Tair, et, quand la 
porte des cafés s'ouvrait pour laisser passer 
les maquignons, il en sortait une odeur de 
cognac et des criailleries. 
Tandis que Maze vaquait à ses affaires, 




Médéric et Lisée traînaient dans la foire. 

Ils s'étaient arrêtés, ébahis, devant un 
marchand d'Étretat qui vendait au rabais les 
rossignols de la saison de bains. 

— « Tout à treize sous, et un franc quatre- 
vingt-quinze ! y> 

Médéric acheta pour Lisée une bague d'ar- 
gent et un collier de perles bleues. 



60 



MÉDÊRIG ET LISÉE 



Elle aurait voulu lui offrir un couteau, 
mais elle avait oublié sa bourse. 
Ils déjeunèrent chez Aubourg. 
On les laissa courir dansTauberge, qui est 




un musée d'antiquailles. Ils 
ne s'intéressèrent pas aux as- 
siettes à la pomme ni aux cof- 
^ fres à avoine, mais ils s'arrê- 
tèrent, dans un couloir, en 
face d'un tableau qui les intriguait. 

C'était une toile de l'école de Boucher, 
une scène d'idylle, au bord d'un ruisseau, 
dans un paysage idéal. Une nymphe se pâ- 
mait aux bras d'un satyre. 



MÉDÊRIG ET LI8ÊE 61 

Ils regardaient, très rouges, sans rien 
dire, et Médéric ayant demandé ce que cela 
représentait, Lisée répondit : 

— « C'est Adam et Eve. » 

Mais les pieds du faune les déroutaient, 
et, quelqu'un ayant passé au bout de la ga- 
lerie, ils se sauvèrent. 

Il était nuit quand Maze vint les rejoindre. 

Le brave homme avait absorbé force rin- 
cettes, entre parties de dominos, et il se sen- 
tait la tête lourde en faisant détaler son petit 
cheval. Il conduisait les bras écartés; les 
guides lâches battaient la croupe du poulain 
et s'y blanchissaient d'écume. Les enfants 
étaient serrés sous la couverture, à cause 
du brouillard [^ui se levait. Lisée, un peu 
lasse, dormait en serrant sa bague. Médé- 
ric silencieux regardait tourner les roues, et 
le tiède chatouillement des cheveux de Lisée 
sur son cou lui causait un doux bien-être 
qu'il aurait voulu sentir durer toujours. 



62 MÉDÉRIG ET LISÉE 

Quelques semaines plus tard, comme ils 
jouaient ensemble dans la grange, Lîsée 
s'arrêta tout d'un coup, moite, échevelée, 
et dit qu'elle voulait se reposer. 

— « Si nous dormions? » 

Ils arrachèrent le lien d'une botte, l'épar- 
pillèrent sur le parquetage, et Lisée se cou- 
cha sur le foin. 

Médéric veillait à la lucarne. 

— « Dors, je te défendrai. » 

Et, tandis qu'elle fermait les yeux, un bras 
replié sous la tète, il la gardait avec une 
fierté d'homme qui protège. Le soleil de 
cinq heures caressait les toits, les pigeons 
s'ébattaient sur les colombiers; au loin, le 
tic-tac d'une machine à battre» 

Lisée faisait semblant de dormir. Une 
clarté filtrait entre les cils, un frais sourire 
effleurait ses lèvres ; son corsage, dégraflfé, 
bâillait. 

Longtemps à genoux près d'elle il la con- 



MÉDÉRIG ET LISÉE 63 

templait en extase. Pour la première fois il 
pensa qu'elle était belle, plus belle que la 
dame de la peinture dont le souvenir lui re- 
vint. 

Et, chastement penché sur elle, comme 
sur un berceau, il lui dit en fermant les 
yeux : 

— « Oh! Lisée, ta bouche sent bon ! » 



M 



u 



CHAPITRE V 



^7 




Médéric avait eu douze ans à la Saint- 
Jean, Lisée onze à la Chandeleur ; il fallait 
songer à la première communion et à la vie 
qui suivrait. 

Mme Ferrard n'avait pas d'ambition pour 
son fils. Elle en voulait faire un honnête 
homme, vivant sur sa terre. 

Quand le curé lui parla d'envoyer Médé- 
ric au séminaire d'Yvetot, elle refusa de s'en 



68 MÉDÉRIG ET LISËE 

séparer. Elle craignait qu'il ne prit loin 
d'elle le goût de quelque carrière aventu- 
reuse qui Téloignât. 

On lui avait déjà enlevé son mari : elle 
garderait son fils. 

L'abbé Brentôt célébrait c: la commu- 
nion i> vers les premiers jours de mai, parce 
qu'à cette époque on a' peu d'ouvrage dans 
les fermes, et que, entre deux sarclages, les 
petits échardonneurs ont plus de temps pour 
suivre les exercices. En dépit des insinua- 
tions de Camus, le curé n'était ni un exalté, 
ni un mystique. Il aurait volontiers restreint 
<c l'essor des miracles de sainte Glotilde )>, 
mais il craignait la marchande de cierges 
qui l'accusait m de manquer de religion 2>. Il 
prêchait peu, brassait son cidre lui-même, 
donnait aux pauvres, achetait tous les ans 
une soutane neuve, et dînait régulièrement^ 
le dimanche, chez Mme de Croix-Maure, au 
château du Bac. 



MÊDÉRIC ET LISÉE 69 

Toute la naïveté des Évangiles passait 
dans ses instructions. Il disait les enfants 
bénis au bord des chemins, les jeunes filles 
réveillées dans les fossés, les enfances de 
Jésus et de saint Jean. C'était un monde 
meilleur, entrevu, qui revivait pour les pe- 
tits paysans dans les vitraux flamboyants de 
l'abside et des nefs. 

Il contait le trouble des âmes à l'approche 
de celui qui vient peupler les cœurs, les 
élans de la foi, la rosée des grâces. 

Médéric et Lîsée écoutaient ravis la lé- 
gende de la tendresse pure. 

Ils la connaissaient cette angoisse que 
chantent les cantiques, cette vague souf- 
france qui emplit les âmes, ces joies qui les 
font déborder ; et, à côté de cet amour divin 
que leur prêchait le prêtre, ils apprirent à 
connaître et à nommer l'autre. 

A la campagne, la grand'messe commence 
de bonne heure et finit tard. 



70 MÉDÉRIG ET LISÉE 

Médéric arrivait avec sa mère. Il fendait 
la foule des goujars qui restent à jouer au 
bouchon devant la porte, entrait, prenait 
Teau bénite, et gagnait son banc. Celui 
des Maze était de l'autre côté, presque en 
face. 

Médéric se retournait pour voir venir 
Lisée. Elle montait, les yeux baissés, les 
mains dans son tablier de soie ; une épingle 
fixait son fichu dans son dos. Elle lui jetait 
un regard doux en passant, et, sans savoir 
pourquoi, ils rougissaient. 

Après le Kyrie ^ hurlé la bouche à l'oreille^ 
les chantres exécutaient le Credo. Puis Mme 
de Croix-Maure montait aux orgues pour 
jouer XOffertoire et \Agnus... 

Malgré eux, leurs yeux quittaient leurs 
livres et se retrouvaient. 

C'étaient des rêveries troublantes, des dé- 
sirs de baisers, qu'il fallait dire le lende- 
main, à confesse, et qui devaient singulière- 



Il 




GK MONDE QUI REVIVAIT DANS LES VITRAUX 
FLAMROYANTS DE L*ARSIDE ET DE LA NEF 



y-y 



MÉDÉRIC ET LI8ÊE 



73 



ment scandaliser Tabbé Brentôt, à juger par 
la rigueur de ses pénitences. 

Au sortir de Téglise, on s'arrêtait sur les 
marches pour voir a: ces dames de Croix- 
Maure 3> monter en voiture. 

Elle avait grand air, la haute calèche 




Idfe.*^^^-- 




armoriée, avec sa pai- 
re d'étalons secouant 
les gourmets, et ses 
valets, en bottes 
molles, dont les 
sombres livrées pendaient au revers du siège, 
étoilées de boutons de métal. 

Mme de Croix-Maure avait fait visite à 
l'Abbaye. On causait un instant avant de se 
séparer : un mot sur le sermon, une banalité 
polie, une poignée de main par-dessus la 



74 MÉDÉRIC ET LISÉE 

portière qui se ferme, et le brillant équipage 
filait comme un. éclair. 

Le jour où ces dames rendirent le pain 
bénit, elles invitèrent Médéric à déjeuner au 
château. M. le curé le ramènerait, le soir, 
dans sonboc. 




Médéric n'avait pas de plaisir sans Lisée. 
Il aurait voulu refuser; mais sa mère, fière 
de l'honneur qui les distinguait, accepta. Il 
fallut s'exécuter et monter dans la belle voi- 
ture, sous les yeux de toute la paroisse. 

La journée sembla interminable à Lisée. 
D'instinct elle était jalouse de cette petite 



MÉDÉRIG ET LISÉE 75 

demoiselle, qui portait des toilettes claires et 
des gants noirs à six boutons. 

Elle ne craignait pas la comparaison avec 
les autres campagnardes, mais la petite Pari- 
sienne l'effrayait. 

Aux vêpres, où Médéric ne vint pas, elle 
renonça à prier. Vingt fois elle reprit son 
chapelet, baisant la croix, égrenant les 
perles : les Ave mouraient sur ses lèvres, et 
ses yeux se tournaient vers le banc vide de 
son amoureux. 

Aussi, le soir, quand il lui revint, avec le 
récit de sa journée, elle lui jeta les bras au 
cou, et, d'une voix suppliante : 

— « Tu n'y retourneras pas, dis? » 

Le jour de la première communion arriva. 

En entrant dans la cuisine, Médéric vit 
Lisée que l'on achevait d'habiller. Deux ser- 
vantes à genoux épinglaient le voile de mous- 
seline. Dans un coin, Maze regardait. 

Médéric eut un éblouissement. 



76 MÉDÊRIC ET LISÊE 

— « Tu as Tair d'une mariée, Lisée! 3> 

Et ils se mirèrent, bras dessus bras des- 
sous, dans la vitre de Thorloge. 

En gravissant les marches de Téglise, ils 
se promirent qu'ils reviendraient un jour, la 
main dans la main, et que cette fois encore, 
Lisée remettrait sa robe blanche et sa cou- 
ronne. 

Le soir, on reçut, à l'Abbaye, M. le curé, 
Angamarre le maire, et l'instituteur. On avait 
enlevé les housses des bergères. 

Les deux « communiants d étaient assis 
près l'un de l'autre. En face, Mme Ferrard 
faisait les honneurs entre le maire et le curé, 
Camus avait Maze pour vis-à-vis. 

La conversation roula sur les récoltes, 
l'assolement triennal et l'éducation des en- 
fants. 

L'ecclésiastique conta des historiettes de 
séminaire, des mots d'évéque et risqua des 
calembours. Camus riposta par des anec- 



MÉDÉRIC ET LISÊE 77 

dotes tirées de Talmanach et lança une expo- 
sition de principes qui jeta un froid. 

Il mangeait les bras en cerceau, la ser- 
viette sous l'aisselle et entonnait sa cuillère 
avec un gloussement plaintif. 

Le couvert levé, les bézigues finis, les con- 
vives reconduits, on installa des chaises de- 
vant la porte, et Maze parla gravement. 

Les enfants prenaient de Tâge, il fallait 
songer à l'avenir, lui se faisait vieux et vou- 
lait établir Lisée avant de s'en aller. Quant 
à Médéric, s'il voulait un jour conduire habi- 
lement sa ferme, il fallait qu'il mit la main à 
la charrue, et apprit toutes ces choses qui 
ne sont pas dans les livres. 

Mme Ferrard l'approuva, mais, en même 
temps, elle demanda une semaine de repos 
pour les deux enfants que les exercices de 
la retraite avaient fatigués. 

Ils furent bien employés ces derniers jours 
d'enfance. Médéric et Lisée refirent toutes 



78 MÊDÉRIG ET LISÊE 

leurs promenades, visitèrent Soudri sur le 
chemin d'Épouville, et, un jour de beau 
soleil, allèrent porter l'argent du mois au 
« bergué » Joli-Cœur, qui paissait ses bêtes 
vers le plateau. 

Celui qui portait ce sobriquet était un être 
hirsute, étrange, objet de haine et de terreur 
dans le pays. 

Orphelin, borgne et manchot, élevé par la 
pitié campagnarde, qui lui vendait cher son 
pain noir, il avait grandi, couchant dans les 
porcheries, buvant à plat ventre aux mares, 
et volant des pommes vertes le long des che- 
mins. 

Au crépuscule, quand sa silhouette dégue- 
nillée se découpait sur le soleil couchant, 
les gens faisaient un grand détour pour évi- 
ter sa rencontre. 

Il passait pour jeter des sorts aux bêtes 
et ensorceler les personnes. 

Un soir de Noël, en même temps qu'il 



7^ 




CJNE LAITIÈRE AVAIT ÉTÉ POURSUIVIE 
jusqu'au havre par un TRÉPIED 



'i^ 



MÉDÉRIC ET LISÉE 81 

mangeait la soupe de minuit avec les valets, 
un cultivateur de Manéglise l'avait ren- 
contré sur la route de THomerie. Il condui- 
sait des moutons noirs et avait demandé 
rheure, en passant. Une autre fois, une lai- 
tière qui n'avait pas répondu à son salut, 
s'était vue poursuivie jusqu'au Havre par un 
baquet plein d'eau, courant sur son trépied. 

Lisée et Médéric le trouvèrent couché le 
long de son parc, désœuvré comme à l'ordi- 
naire. Épars autour de lui les moutons brou- 
taient, et le chien, toujours en éveil, rabat- 
tait les <c aventureux d en faisant sonner sa 
clarine. 

Lisée était la seule personne qui eût jamais 
témoigné de la pitié au berger. 

Il se leva pour aller au-devant d'elle, l'ap- 
pela <c Mamzelle Lisée d et lui oflfrit des 
« mates » qu'il tenait au frais derrière un 
fossé. 

N'ayant qu'une cuillère, ils s'empâtèrent 

6 



82 



MÉDÉIUC KT LISÉK 



à tour de rôle, comme des mauviars au nid. 
Quand Técuelle fut vidée, Lisée tendit la 
main au sorcier : 
— « Joli- J 



bonne aven- 
Le l>erîïer 



Cœur, dis-moi ma 
ture. » 

fit des façons, protes- 
ta qu'il n'y connais- 
sait rien; mais, quand 
elle eut dit : « Je 
veux ! j> il se décida. 
Avec la pointe de 
son couteau, il sui- 
vit la ligne du cœur, 
ri la ligne de tête, et la ligne de 
vie, marmottant des paroles; 
il lui promit « toutes sortes 
de prospérités, avec le paradis à la fin de 
ses jours :&. Puis, comme le soleil baissait, 
il cria : 
— « A la volte ! » 
En un clin d'œil, le chien eut ramassé les 




MÉDÉRIC ET LISÉE 8S 

bètes dépenaillées, qui fuyaient devant son 
abois avec un frôlement doux de leurs épaules 
laineuses. 

Le berger marchait devant, et la foule 
mouvante du troupeau s'achemina vers la 
couchée. 

Médéric et Lisée s'en retournèrent par 
les trèfles. Gomme ils arrivaient au bord 
extrême du plateau, le soleil disparut. 

Des hauteurs de Manéglise un nuage ac- 
couru gardait une lueur rosée ; un souffle 
passa sur les bruyères. Saisis par la tristesse 
du soir, ils s'arrêtèrent, et Lisée posa sa tête 
sur la poitrine de son amoureux. 

En face d'eux, la chênée n'était plus qu'une 
ligne d'ombre; à leurs pieds un brouillard 
montait des rivières, en roulant comme des 
quenouilles les peupliers tremblants; un en- 
fant chantait dans la cavée. 

Elle leva les yeux sur les siens, et, presque 
sans remuer les lèvres : 



84 



MÉDÉRIC ET LISÉE 



— « Mon Médri, m'aimes-tu? :» 

— « Lisée ! » 

Il sentit la taille souple se renverser sur 




son bras, et, dans le mouvement qu'il fit 
pour la saisir, elle s'abattit contre son corps. 
Ses deux bras dénoués pendaient comme un 
collier brisé. Il la soutenait autour des 
hanches, entre les genoux; lentement il ap- 



MÊDÊRIC ET LISÉE 96 

procha les lèvres de cette petite bouche où 
les dents brillaient. 
Un frisson les prit. Ils se sentaient mourir. 



CHAPITRE VI 



1 




^ 



/ 



Un an passa là-dessus. 
Ils grandissaient, naïfs, au 



milieu des amours des bêtes. 
Jamais ils n'évoquèrent ensemble le souve- 
nir de rheure douce qui avait môle leurs 
vies ; mais ils conservaient toutes ces cho- 
ses dans leurs cœurs. C'était comme une 
émotion parfumée, un frémissement déjeu- 
nes amours, essayant leurs ailes au bord 
du nid, avec Teffroi de Tinconnu et de l'im- 
mensité. 
Elle était heureuse par lui, il vivait pour 



00 MÉDÊRIC ET LISÉE 

elle et ils s'enfonçaient dans leur tendresse, 
comme dans une onde qui les rafraîchissait. 
Leur amour sans paroles, presque sans pen- 
sée, gardait le charme du mystère. Ils lais- 
saient chanter la nature autour d'eux et mê- 
laient leur extase à son rêve. 

Parfois, un désir fou les poussait l'un vers 
l'autre. Ils se cherchaient, s'appelaient dans 
la campagne, rougissaient en se retrouvant, 
et revenaient, la main dans la main, sans 
s'avouer leur inquiétude, vaguement honteux 
de cet amoureux malaise. 

A présent, ils n'étaient plus deux enfants, 
libres d'aller et de vivre à leur guise, sans 
souci des yeux ouverts autour d'eux. Une 
peur leur était venue, qui les portait à ca- 
cher leur tendresse comme une joie défen- 
due; et cette contrainte même leur était 
douce. 

La vie les séparait tous les jours davantage. 

Médéric partait pour les champs dès Tau- 



Il 



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LISEE JETAIT DU GRAIN AUX POULES 



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MÉDÉRIG ET LISÉE 93 

rore. Sur le seuil de la cuisine, Lîsée jetait 
du grain aux poules. Elle lui disait adieu de 
la main, car ils n'osaient plus s'embrasser 
sous les yeux des servantes et des garçons de 
ferme. 

Quand Médéric revenait le soir, droit 
comme un baliveau, la brise bouffant dans 
sa chemise, il s'arrêtait en haut de la sente, 
la main sur les yeux. 

D'ordinaire il apercevait Lisée dans le 
potager. Elle cueillait le bouquet que l'on 
mettait tous les soirs sur la table. 

Il l'appelait de loin : 

— « Lisée ! » 

Elle venait au-devant de lui à la barrière, 
et, s'il n'y avait personne pour les voir, elle 
l'embrassait. 

Médéric dînait seul avec sa mère. Ensuite, 
Maze et sa fille les rejoignaient, et l'on pas- 
sait la soirée dans la salle à manger, fenêtres 
ouvertes. 



d^ MKDÉRIC ET LISÉE 

En hiver, on roulait la table près du feu» 
Les deux femmes prenaient un ouvrage^ 
Médéric restait accoudé devant elles, ou pré- 
parait, avec du crin et du fil, des lacets pour 
le passage des oiseaux. 

Quelquefois, M. Camus venait faire une 
partie « d'Oie » avec Maze. Il parlait poli- 
tique, annonçait les mariages, contait les 
cancans de Tarrondissement. 

Il y avait de longs silences coupés par le 
choc des ciseaux sur la table, la chute des 
dés, le bruit strident des aiguilles dans la toile 
neuve. 

D'ordinaire Maze et Camus se querel- 
laient. 

— « Trois et deux cinq. — Un, deux, 
trois, quatre, cinq. — La tête de mort ! Vous 
y êtes ! » 

— « Vous trichez ! » 

— « Lisez la règle ! » 

Et l'instituteur déclamait avec emphase : 



«r 







M. CAMUS TENAIT FAIRE LA PARTIE 
D*OI£ AVEC MAZE 



<?«' 



MÉDÉRIC iî.T LISÉE 97 

— (( Tout joueur qui atteint le numéro 
cent, où est figurée une tête de mort, paye 
la mise et recommence comme si de rien 
n'était. y> 

Le fermier reprenait le cornet en gromme- 
lant. 

Médéric contemplait Lisée. 

Il s'enivrait des ondulations de sa robe sur 
ses genoux, des plis d'étoffe au coin du cor- 
sage, des mouvements du cou, de l'épaisseur 
des nattes. 

Car elle avait singulièrement embelli, la 
Lisée. On ne se souvenait plus de la fillette 
au minois chaffoin qui courait « à noi- 
sette » en bonnet de bure. 

C'était un type pur de l'ancienne race, 
une beauté normande grave et simple. Les 
cheveux légers, presque blancs, ondulaient 
sur les tempes; elle les lissait avec un geste 
doux, et ses yeux purs gardaient dans leur 
profondeur un reflet des mers du Nord, ber- 



98 MÉDÊRIC ET LISÉE 

ceau des aïeux. Sa démarche était lente, ses 
gestes rares. 

.... Enfin, le printemps revint plein de 
sensations tièdes de désirs confus. 

A la campagne, c'est Tépoque des plus 
longs loisirs. Tout Thiver, le cultivateur a 

-^^^ ^. •••^^'-^■'^ y^'y!^ 

r^ besogné dans les étables ^ 
et dans les granges. En ;'^^|^, 
mai, il se croise les bras, jv. 
et la terre réveillée tra- W 
vaille seule. Les champs 

bleutés d'avoine alternent avec la pourpre 

sombre des trèfles incarnats. 
Les reins courbés sur les houes, les 

valets sarclent dans les champs sans ombre ; 

ils avancent par lignes, en tirailleurs. Le soir, 

ils laissent derrière eux des brasiers de mau- 



•\ 



MÉDÉRIG ET LISÉE 09 

valses herbes, fumant comme des villages in- 
cendiés. 

En juin, les charrues et les herses re- 
tournent les pâturages, et la terre qui recevra 
en septembre la semence huileuse des colzas, 
reste tout Tété en friche, voluptueuse, ou- 
verte aux caresses du soleil. Puis les « aoù- 
teux » raffilent leurs faux, et la moisson com- 
mence par les fenaisons. 

Les pâturages des Ferrard montaient vers 
les hautes terres, tout près de laferme Boivin, 
a une heure de TAbbaye. Le soir, à cause de 
la distance, et pour ne pas prendre sur le 
sommeil, les gens ne rentraient pas à la ferme. 
Ils couchaient dans une grange où les ser- 
vantes leur portaient la soupe et le goûter. 

Médéric partit avec les autres, la corne 
à la ceinture, la faux à l'épaule. Pour la 
première fois de sa vie, il allait être séparé 
<le Lisée, et ils se dirent adieu comme s'il 
ne devaient pas se revoir. 



ilG^Sl» 



100 MJBOÉRIG BT LISÉE 

La semaine leur parut longue, démesuré- 
ment. Lisée enviait la fillette qui s'en allait, 
pieds nus, la cruche à l'épaule, verser le cidre 
aux moissonneurs. Elle lui donnait des 
commissions pour Médéric. 

— « Tu lui diras bonjour de ma part. y> 

Ou bien elle lui envoyait son couteau, 
qu'il avait oublié sur la table de la cuisine, et 
Médéric, en le recevant, se cachait pour 
baiser sur le manche de corne la place où 
Lisée l'avait tenu. 

Souvent il s'arrêtait au milieu de sa be- 
sogne pour penser à elle. 

Autour de lui la moisson tombait. Cous 
nus, bras nus, les aoûteux « versaient les 
seigles y>. Les faux rasaient en sifflant, et les 
hommes avançaient d'un mouvement fort et 
monotone, foulant les gerbes couchées qui 
dessinaient des vaguettes sur les sillons. 

Le samedi soir, le travail cessa. Les mois- 
sonneuses lièrent les bottes et les dressèrent 



MÉDÉRIG ET LISÉE 101 

verticalement comme des huttes. Elles for- 
maient des carrefours et des allées. 

A l'extrémité, le disque du soleil plon- 
geant éclairait les silhouettes par les pieds, 
et la majesté du crépuscule agrandissait les 
choses. 




Médéric et Lisée se revirent avec délices. 

Le gars était tout hâlé de soleil. Lisée 
le trouva embelli. Elle lui prenait la tête à 
pleines mains, et caressait ses cheveux tièdes 
avec sa joue. 



102 MftDÉniG ET LISÊE 

La moisson sera longue. Jamais ils ne 
pourraient passer d'autres semaines aussi 
désolées. 

— Ah ! si tu voulais ! 

Ils convinrent de se retrouver tous les 
soirs au coin du fossé. Justement, la lune 
dans son plein donnait, et Médéric pourrait 
prendre à travers champs sans crainte de 
se perdre. 

Ils n'imaginaient pas qu'il y eût quelque 
danger à se voir ainsi, tout seuls, à la clarté 
des étoiles. Pourquoi se seraient-ils défiés 
l'un de l'autre? S'ils se cachaient, c'était pour 
échapper à des défenses chagrines et à une 
peur maternelle des sommeils trop courts. 

Il était près de dix heures quand Médéric 
sortit de la grange où ses compagnons dor- 
maient. Un brouillard rampait à ras de terre 
et noyait les lointains. Il s'orienta à l'aide des 
clochers et prit sa course vers l'Abbaye. 

Lisée l'attendait au bas du chemin creux. 



MÊDÉR[C ET LISÉE 103 

Le chien de garde était allongé près d'elle, 
le museau sur les pattes. Il leva la tête en en- 
tendant des pas, flaira longuement, puis se 
recoucha, et Lisée comprit que c'était Mé- 
déric qui venait. 




Ils s'assirent côte à côte. 

— Gomme tu as chaud ! 

Et elle lui posa la main sur le front. 

Ils regardaient la nuit bleue. Simple 
comme il était, et ne sachant parler d'amour, 
Médéric contait sa journée. Deux moisson- 
neurs avaient lutté, pendant le midi, sous les 



104 MÉDÊRIC ET LISÉE 

arbres. On avait surpris des perdrix dans un 
sillon. 

Elle le caressait de son regard clair, et 
il se grisait du contraste de ses yeux pro- 
fonds et de sa bouche souriante. 

Avant de se quitter, ils s'embrassaient. 

Ils y pensaient tout le jour à ce baiser amer 
et doux qui les séparait. Médéric la baisait 
sur le cou, sur les cheveux. 

Un jour, il s'enhardit à lui toucher la 
lèvre. Elle détourna la tête en tremblant. 

— ce Oh ! non ! Médri ! » 

Et comme il la pressait, amoureux, avec 
une tendre violence : 

— <c Pourquoi, Lsée ? » 

— «Je ne dois pas... je ne peux plus... » 

Il s'assit près d'elle et pleura. Puis ils 
se séparèrent. 

Le lendemain elle ne vint pas au rendez- 
vous. Médéric se leva avec le soleil. La 
fenêtre de Lisée était fermée, les rideaux 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



105 



tombés. Il fallut partir pour les champs. 
Le soir, comme il revenait, il rencontra 
Camus sur la route; Tinstituteur lui frappa 
sur Tépaule : 

— « Vous savez la nou- 
velle? Lisée se marii». & 

Et, comme Médéric 
chancelait. Camus le re- 
garda d'un air uart|uois. 

— <^ Qu'est-ce qui vous 
prend 
donc? 

Ça vous fâche ? Vous aviez un faible pour la 
petite, n'est-c3 pas ? Je m'en doutais. Bah ! 
ça vous passera. Que diable aussi ! on n'est 
pas amoureux avant la barbe ! » 

Et il le quitta pour colporter l'histoire, 
enchanté da sa perspicacité. ' 

Un cultivateur de Darnetal, venu à l'Ab- 




lOG 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



baye pour conclure une affaire de moutons^ 
avait vu Lisée et s'en était épris. Il avait 
demandé sa main, et, comme il était consi- 
déré dans le pays pour son bien et sa bonne 
conduite, Maze avait engagé sa parole. 

Aux pieds de sa mère, les mains sur les 
yeux, Médéric pleurait à deux genoux, et 
sa poitrine brisée par les sanglots haletait 




sous le poids d'une douleur immense, tou- 
chante comme une agonie. 

— «Oh! maman, donne-moi Lisée, ou je 
m'en vais mourir. » 

Des visions traversaient sa pensée qui le 
jetaient hors de lui, la menace à la bouche. 
Il entendait les violons de noce, il voyait 



MÉDÉRIC ET LISÉE 107 

Lisée au bras du fiancé ; des rondes tour- 
naient autour d'elle. Puis une cariole emme- 
nait les époux; il restait seul sur le fossé, les 
bras tendus dans la nuit; ses oreilles bour- 
donnaient, et il retombait à genoux, secoué 
de sanglots. 

Il se traîna jusqu'à son lit, cacha sa tête 
dans les draps et ne parla plus... 



— « ... Où est-il?» 

En entendant la voix du curé, l'enfant se 
redressa. Ses yeux brillaient extraordinai- 
rement, sa figure semblait amaigrie, al- 
longée. 

Le prêtre s'approcha du lit et lui toucha 
l'épaule. 

— flc Mon ami, pourquoi pleures-tu ? » 
Médéric lui prit le bras. 

c Oh! vous m'écouterez, vous! Vous nous 
marierez. » 



108 MÊDÉRIG ET LISÉE 

La mère fondait en larmes, le curé l'em- 
mena. L'état de Médéric Teffrayait. 

Pour se servir d'une expression profane, il 
lui semblait profondément « épris », et il 
craignait qu'en mariant Lisée avec un autre 
on ne le désespérât. 

— « Seriez-vous bien opposée à ce ma- 
riage? y> 

Non, bien sur, elle n'avait pas d'orgueil ; 
elle aimerait mieux donner Lisée à son fils 
et le voir heureux, que de tenter une aven- 
ture dont tout le monde pourrait se trouver 
mal. Mais on ne devait pas songer à marier 
Médéric au moins avant quatre ou cinq ans, 
et, d'ici-là, que faire ? 

Le curé réfléchit un instant. 

— <( Avant tout, rompre le mariage de 
Lisée; puis les séparer. Je vais trouver Maze 
de votre part. » 

Le fermier se défendit longtemps 

Il n'avait pas besoin de cela pour savoir 



M6DÉRIC4 ET LISÉE 109 

que Mme Ferrard était une brave et digne 
femme ; mais il avait son honneur de paysan 
à sauvegarder. 

Que penserait-on de lui et de sa fille dans 
le pays ? 

Il savait bien comme marchaient les lan- 
gues. On dirait : Maze est un malin qui se 
fait des rentes aux dépens de sa maîtresse, 
et sa Lisée une coquine qui a entortillé le 
petit gars par amour des écus. 

— « Vous voyez, monsieur le curé, ça ne 
se doit pas. » 

A la fin, pourtant, il céda. 

On envoya Lisée chez une tante, à Étretat. 
Maze alla dégager sa parole, et l'abbé Bren- 
tôt écrivit à la Supérieure de TUrsulinat du 
Havre, pour lui recommander une jeune 
personne à laquelle il s'intéressait. Il expli- 
qua la situation avec toute la discrétion ima- 
ginable, et lorsqu'il eut reçu réponse on fit 
revenir Lisée. 



110 MËDÊRIG ET LISÉE 

Quand les deux promis se revirent, ils 
étaient si honteux, qu'il fallut les pousser 
dans les bras Tun de l'autre, et les forcer à 
s'embrasser. 

La moisson était finie ; on profita de la fête 
du raffilage pour les fiancer. 

Les aoûteux s'attablèrent sous les pom- 
miers, et on réunit à dîner les convives ordi- 
naires, pour faire honneur aux amoureux. 
C'était en même temps un repas d'adieu,Lisée 
devait partir le lendemain pour lesUrsulines. 

M. Camus fit les frais de la soirée. 

C'était un bel esprit de village ; il était fort 
recherché dans les noces, et orateur désigné 
des banquets officiels, où il fallait opposer 
aux autorités départementales un person- 
nage qui représentât. Il savait des « bouquets 
àChloris », chantait au rôti, lisait les mirli- 
tons d'une voix sentimentale, et s'illustrait 
particulièrement dans les improvisations et 
dans les toasts. 



MÉDÉRIC ET LISÊE 111 

Au dessert, il demanda la parole, se leva 
dans le silence, passa derrière sa chaise, et, 
après s'être essuyé la bouche avec sa ser- 
viette, tourna un compliment « à nos fiancés 
champêtres », qu'il comparait en finissant à 
Philémon et Baucis. 

Puis Mélina apporta la cave à liqueurs, et 
jusqu'à une heure avancée de la soirée, on 
devisa les coudes sur la nappe. 

Les deux amoureux s'étaient levés de 
table, et, dans l'embrasure de la fenêtre ou- 
verte, en face de la nuit, ils causaient. 

— « Tu vas partir, Lisée, et tu me laisses 
seul! Souvent je me suis demandé comment 
j'aurais pu vivre s'il avait fallu te quitter. Je 
ne voyais pas de plus grande douleur que de 
vivre loin de toi; mais, aujourd'hui, je sens 
bien que je me trompais : quand des gens 
qui s'aiment se séparent, ceux qui restent 
sont les plus malheureux. » 

Il faisait encore jour lorsqu'on avait fini 



112 



MÊDËRIC ET LISÉE 



de dîner; petit à petit l'obscurité était venue, 
et, comme la nuit était claire, on n'avait pas 
apporté la lampe. Dans une des bergères, 
l'abbé Brentôt, légèrement assoupi, fermait 
les yeux; Maze songeait dans son coin; Ca- 




mus, très excité j| par son toast, pé- 
rorait, en face de ^ Mme Ferrard, qui 
l'écoutait d'une oreille distraite. 

— « Je ne saurais trop vous exprimer, ma- 
dame, avec quelle satisfaction égalitaire j'as- 
siste, pour ma part, à ce mariage souligné 
par l'approbation de tous nos paysans. Vous 
avez courageusement bravé les préjugés cita- 
dins, d'ailleurs respectables, qui éloignent, 
on ne sait pourquoi, les jeunes gens des villes 



//^ 








LES AOUTEUX s'aTTABLÈRKNT 
SOUS LES POMMIERS 



■IH 



1 



r~- 



MÉDÉRIC ET LISÉE 115 



de la fiancée rurale. De semblables unions 
infusent dans un heureux mélange le sang 
robuste des laboureurs avec celui, plus 
épuré, des milieux urbains. Ces mariages-là 
ont fait la grandeur des républiques ancien- 




nes et ne pourraient pas manquer de fortifier 
la notre. » 

— « Te souviens-tu, répondait Lisée, 
du jour de mars où tu es arrivé avec ta 
mère? Je vous guettais par la lucarne de la 
grange, et je n'avais pas voulu aller au-de- 
vant de vous. Si Ton m'avait dit, pourtant, 



IIG MÉDÉRIG ET LISÉB 

que, un jour, celui qui venait là, tiendrait 
toute la place dans mon cœur ! » 

Encouragé par le silence général qu'il 
croyait admiratif, Camus continua : 

— « D'autre part, vous avez raison d'exi- 
ger de la future compagne de votre fils une 
instruction qui rapproche l'écart de leurs 
conditions sociales. Sans verser dans les 
exagérations de ceux qui voudraient associer 
les femmes au suflrage universel et à la per- 
pétration de la loi, je condamne, comme un 
préjugé gothique, l'état d'infériorité intellec- 
tuelle, où le catholicisme, notamment, s'est 
complu à entretenir les personnes de votre 
sexe. i> 

Médéric écoutait avec ravissement, un 
bras passé autour de la taille de Lisée. 

— « Nous nous sommes aimés tout de 
suite. Je n'ai jamais rêvé qu'à toi, je n'ai 
jamais chéri que toi, je n'en aimerai jamais 
une autre, quand elle serait mille fois plus 



MÉnÉlUC ET LISÉE 117 

riche que Mlle de Croix-Maure, mille fois 
plus belle que maman. Mais toi, Lisée, tu 
vas t'en aller vers les gens de la ville; m'ai- 
meras-tu encore quand tu reviendras? Ne 
penseras-lu pas que je suis bien simple, et 
qu'il n'y aura pas grand plaisir à vivre toute 
la vie en face d'un homme de village qui ne 
saura que t' aimer? » 

— « Tenez! » continua Camus, « le ma- 
riage, comme l'entend l'Église, n'est qu'un 
esclavage déguisé! Ah! nous ne touchons pas 
au jour où la perfection de nos mœurs per- 
mettra de tirer l'échelle du progrès. Il faudra 
laïciser l'amour, l'épurer par la poésie des 
contrats sans maire, et surtout sans prêtre. » 

Cette hérésie tira l'abbé Brentôt de sa 
somnolence. 

— « Allons ! voilà qu'il va défendre les 
unions libres!» 

— « Préféreriez-vous que j'exigeasse le 
mariage des prêtres? » 



118 



MÉDÉRIC ET LISÉE 



Un halo lumineux cerclait la lune à demi- 
voilée. Médéric et Lisée écoutaient leurs 
cœurs se taire, et le silence était comme une 
chanson qui les faisait pleurer. 




//f 



•CHAPITRE VII 



/>' 




Au bas du village, près du moulin, la cour 
de Blondel, avec sa barrière toujours ou- 
verte, sa maison blanche et son bout de jar- 
din, est un lieu public de rendez-vous. On y 
vient prendre la voiture, flâner autour de 



122 MÉDÉRIC ET LISftE 

l'arrivée, souhaiter bon voyage aux connais- 
sances qui se déplacent. 

Au pied de la diligence, la mère Blondel 
circule avec sa béquille, taquinant le valet 
qui attelle les chevaux tristes. Elle est 
avare et dévote, plus vieille que son 
mari, dont elle énumère les vices, éternel- 
lement. 

Il pleut depuis le matin, les ornières sont 
pleines comme des ruisseaux, et les gout- 
tières delà bâche crachent Teau, qui rebondit 
en crottant les roues. 

Quelques voyageurs causent sous des pa- 
rapluies. 

L'épicier Petitpas va consulter au Havre, 
pour son asthme ; une personne du carreau 
se rend à Pontivilliers pour des couches; 
une fermière en bonnet mauve rejoint une 
noce sur la route d'Epouville. Son mari, 
debout surlemarchepied,rembrasseàpleines 
joues. 



MÊDÊRIC ET LISÉE 123 

— « Bien du plaisir ! Le bonjour à tout 
le monde, d 

— « A ce soir ! » 

Et Médéric sent son cœur se briser, en 
songeant que la voiture reviendra et ne lui 
ramènera personne, 

Lisée a embrassé son père et réservé Mé- 
déric pour la fin. Elle veut garder son baiser 
plus netet plus pur. 

La voilà installée dans le coin de la por- 
tière, son châle sur les genoux. 

— « Tu nous écriras ! t> 

— « Oh ! oui, bien sûr ! » 

— « Quand? » 

— « Demain. » 

La mère Blondel vient rôder autour de 
la porte. 

— Tiens, c'est vous, madame Ferrard. 
Et la santé? Eh ! moi, je vous remercie, ça 
va. mal, ça va très mal, toujours chaud à la 
tête et froid aux pieds; avec ça un petit train 



12i MÉDÉRIC ET LISÉE 

de fièvre... C'est la faute de Blondel. Un 
homme qui me gruge d'inquiétudes ! Pas de 
tête pour deux sous, et puis licheur! Mais 
où est-il encore passé? On n'attend plus que 
lui, il va être en retard pour la poste. 

Médéric et Lisée se regardent, les yeux 
pleins de larmes. Ils ne trouvent rien à se 
dire. 

Des gouttes tombent sur les parapluies, 
et Petitpas, cramoisi, apoplectique, secoué 
par son asthme, crache dans la paille qu'il 
piétine. 

Ah! la suprême minute qui rompt les 
rêves commencés! Ils songent aux douceurs 
des jours révolus, aux rendez-vous d'amour, 
le soir, au coin de la haie ; au frisson qu'ils 
avaient en se donnant la main, à la tris- 
tesse de l'hiver qui les enveloppe; et leurs 
cœurs endoloris se fondent dans un adieu 
muet. 

Enfin, Blondel paraît, la casquette en 



17 



^ 




ET LA VOITURE CLIQUETANTE 8 EN VA 
SOUS LA PLUIE 



)y 



MÉDÉRIG KT LISÈE 12Î 

arrière, traînant le sac de la poste. Il se hisse 
péniblement sur le siège. 

— «Y sommes-nous? » 

Un violent efiort arrache la diligence à 
son ornière. 
A la vitre, Lisée fait signe de la main. 

— a: Poulotte ! i> 

Et la voiture cliquetante sort de la cour 
en rasant la borne. 

Médéric a pris par le sentier et le bois de 
traverse ; il court contre le vent, la pluie dans 
les yeux, franchissant les branches mouil- 
lées qui lui barrent le passage. Il va tout 
d'une haleine jusqu'au Moulin-Rouge. 

La diligence monte la pente au pas, et 
il reverra Lisée une dernière fois... 

Le vent balayait la pluie par grandes ra- 
fales. Elle claquait dans les flaques, ruisse- 
lait au bord des fossés, et le ciel, couleur de 
terre, se confondait avec les champs dépouil- 
lés, la moisson fauchée. Pas un chaume. 



128 MÉDÉhIG ET LISRB 

Au loin, dans la côte, la maison de Soudri. 

Debout sur le fossé, Médéric attendit long- 
temps, battu par l'averse. 

La diligence était passée... 

... Il reprit sa vie monotone comme si 
rien n'était changé. On le voyait tous les 
jours, patient à la besogne, accomplir aux 
mêmes heures les mêmes travaux. 

Il était doux avec les domestiques, attentif 
auprès de sa mère; mais il avait l'œil dis- 
trait et l'allure machinale de ceux dont l'âme 
est loin. 

Souvent il faisait un long détour pour 
venir par la sente, où il rencontrait Lisée, 
autrefois. Un jour, du haut du plateau, il 
crut l'apercevoir dans le potager. Il s'arrê- 
tait à suivre du regard des femmes qui mar- 
chaient comme elle. Un son de voix, un pli 
de vêtement, tout lui rappelait l'absente. 

Et pourtant il n'en parlait jamais. 

Lisée donnait régulièrement de ses nou- 



MÉDÉRIC ET LISÉE 12(1 

voiles. On trouvait sa lettre le dimanche, en 
rentrant de l'église. On la lisait à la fin du 
repas. Elle écrivait sur du papier quadrillé, 
à entête imprimée, orné d'un cœur brûlant 
dans un soleil, avec l'encadrement d'une de- 
vise. 

Et ses lettres étaient pleines de ces riens 
qui vont à l'âme, de ces mots que toute 
femme trouve, qu'on répète tout bas, etqu'on 
baise au passage. 

Médéric emportait la page bleue, et la 
lisait seul, dans la chambre de Lisée. Il re- 
trouvait la voix, le regard, le baiser, enfin 
toute la femme, et il pleurait en lisant. 

Autrefois, Lisée avait une écriture mas- 
sive, qui serpentait d'une ligne à l'autre, 
pleine d'hésitations et de lenteurs. Au bout 
de deux mois de couvent, les lettres étaient 
transformées, embellies. 

Médéric s'en attrista. 

Il avait fidèlement répondu dans les pre- 

9 



1:30 MÉDÊRIG ET LISÊE 



miers temps; mais, quand il sut que les 
mères lisaient ses confidences, il cessa d'é- 
crire, par timidité campagnarde, pudeur de 
tendresse. Au fond, il était inquiet. 

Une visite de Camus acheva de le boule- 
verser. 




Avec le tact qui inspirait toutes ses dé- 
marches, l'instituteur lui conseilla de se 
défier. Il lui conta des histoires de vocations 
imposées. Des jeunes personnes, après avoir 
été enlevées à leurs fiancés, étaient tondues 
de force et ensevelies vivantes dans le mys- 
tère des couvents. Il fallait redouter Texal- 






MÉDÉRIG ET LISÉE 131 

tation contagieuse des nonnes et Tenjôle- 
raent des confessions. 

Et il parla avec éloge d'un feuilleton anti- 
clérical, publié dans son journal, et qui était 
véritablement a: tapé ». 

Médéric ne savait plus que croire. 

— « Pensez-vous que Lisée puisse m'ou- 
blier? d 

— « On ne sait jamais; ces gaillards-là 
sontsi forts ! Ils en ont fait passer bien d'autres 
sous les fourches caudines! » 

Et il s'en alla, ravi de l'effet qu'il avait 
produit. 

Depuis quelque temps, ses allures étaient 
mystérieuses. Il avait donné sa démission 
et s'était fait nommer adjoint. On disait qu'un 
héritage l'avait subitement mis à l'aise et 
qu'il attendait la retraite d'Angamarre pour 
poser sa candidature à la mairie. 

Il restait encore quelques beaux jours; on 
en profita pour semer les blés. 



/". 



132 MÊDÉRIG ET LISÉE 

D'ordinaire, Médéric travaillait dans la 
compagnie de Maze — son père, c'était 
encore quelque chose d'elle, — et l'amou- 
reux prenait plaisir, quand il relevait la tête, 
à contempler ce rude visage de laboureur. 

Ils allaient l'un devant l'autre, sans parler, 
pendant des heures. A la volée, Médéric 
ensemençait les pièces de terre en suivant les 
sillons; derrière lui, guidant les poulains, 
Maze traînait les herses. L'ombre de la 
chênée s'allongeait démesurément sur eux, 
et des vols de corbeaux descendaient en tour- 
noyant des cimes, pour s'abattre derrière les 
râteaux, sans peur des gaules et des gamins. 

La saison à blé était finie. 

De toutes parts, les bêtes rentraient des 
champs passer l'hiver. La bergerie était 
pleine de bêlements; les vaches couchées, 
l'œil rond, la queue fouettante, ruminaient 
dans la tiédeur des étables, ou, lasses de l'im- 
mobilité des stalles, raclaient leurs chaînes 



/9^ 





PUIS VINRENT LES NEIGES DE TOUSSAINT» 
LES PASSAGES D*£T0URNEAUX 



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L_:'- _ 



MÉDÉRIG KT LISÉE 135 

d'acier contre Tanneau des mangeoires. On 
récolta pour elles les carottes et les bettes 
à e: tourteaux y>. Toutes les deux heures il 
fallait faire couler l'eau, rafraîchir les li- 
tières, laver les pis. 

Une à une les dernières feuilles étaient 
tombées. Les arbres noirs montaient dans 
le ciel sans oiseaux. On grêla les pommes 
hâtives et l'on dressa les pressoirs à cidre. 

Puis vinrent les neiges de Toussaint et 
les passages d'étourneaux. Ils s'abattaient 
par troupes dans les filets, et mouraient l'aile 
pendante, les pattes roidies, avec un mou- 
vement gracieux de leur cou hérissé. Les ber- 
gers en conclurent que l'hiver serait rigou- 
reux. La terre se bombait sous la gelée. 

Médéric ne restait plus le soir au coin du 
feu. Il ne pouvait supporter la vue de la 
chaise de Lisée, vide en face de lui. Il allait 
surveiller les valets, qui, réunis dans la 
grange, passaient les blés à la vaneresse et 



13G 



MÉDÉIUC ET LISÉE 





chaulaient le grain, re- 
mué par grands tas, à 
la pelle. A terre, des 
chandelles fumeuses 
éclairaient la besogne, 
et, las de leur journée, 
ils travaillaient avec 
des mouvements en- 
dormis. 
Quand les gens étaient 
couchés, Médéric er- 
rait, comme une âme 
en peine, à travers la 
chénée et le petit bois. 
Il allait seul, par les 
claires nuits de gelée, 
revoir les endroits où 
ils avaient été heureux. 
C'était une douleur 
intérieure, sans révol- 
tes, pleine de voix éloi- 



MÊDÉRIC ET LISÊE 



137 



gnées, pleurant sur les souvenirs comme sur 
un tombeau; puis, des apaisements mélo- 
dieux qui endormaient le souci dans le si- 
lence de la pensée. 




Un soir qu'il rentrait du marché, il enten- 
dit derrière lui le' pas égal et lourd d'un la- 
boureur. C'était Maze qui s'en revenait, te- 
nant une génisse par la corne. 



138 MÉDÊRIG ET LTSÉE 

Ils firent route ensemble, jusqu'à la ferme^ 
et le bonhomme, qui le voyait dépérir, se 
mit en frais de consolation. 

— « Tu as de la peine, tu t'ennuies de la pe- 
tite? Je comprends ça. Moi aussi j'ai connu 
ces chagrins-là, autrefois, quand je suis parti 
pour le service. Je pensais à mon bourg, je 
pensais à ma promise, et je me disais : Ils 
font la moisson, ils brassent le cidre, ils dan- 
seront sans moi. Mais je n'avais pas peur 
qu'un gars vint prendre mon accordée par la 
taille et lui conter la bagatelle. Tu n'as pas 
besoin non plus de te tourmenter. Lisée ne 
t'oubliera pas. C'est du sang de brave 
homme. » 

Aux approches du jour de l'an, Médéric 
parla d'aller voir la pensionnaire à son cou- 
vent; mais il fallait préparer la saison d'a- 
voine, et Maze lui conseilla de reculer sa 
visite jusqu'aux fêtes des Rois. 

Lo 5 janvier, au soir, les domestiques s'ea 



làf 




SUR L.V ROUTE DE I.A VILLE 



l^^ 




MÉDÉRIG ET LISÉE 141 

allèrent dans leurs villages, après avoir reçu 
le gigot et la « part à dieu ». Médéric ne dor- 
mit pas de la nuit, se leva tôt, et se rendit 
dans le potager pour cueillir un bouquet. 

La terre gelée brillait d'un éclat vitreux, 
des baguettes de poirier s'effilaient en que- 
nouilles, fragiles et nues. Au pied des cassis, 
quelques roses de Noël s'épanouissaient. Il 
en fit une botte, maladroitement serrée dans 
des rameaux de buis, et descendit au devant 
de la diligence, sur la route. 

M. Camus, installé dans le coupé, lui fit 
signe avec son journal. 

— « Vous allez au Havre? Quelle heureuse 
coïncidence. Je vais vous faire une place à 
côté de mon carton à chapeau. 5> 

Camus portait une calotte pour voyager, 
— comme les Anglais. 

Les sabots des trois bêtes résonnaient sur 
la chaussée éblouissante. Blondel, piqué par 
le vent froid, faisait claquer son fouet. 



142 MÊDÉRIG ET LISES 

Le magister se récriait à chaque ornière. 
Il aurait voulu profiter du dégel pour « en- 
graverles chemins de grande vicination ». 

Et il blâmait l'incurie du maire. 

A mesure qu'on approchait de la ville, 
Médéric se sentait envahir par une vague 
tristesse. L'étourdissement du bruit, la so- 
litude dans la foule, le défilé des visages 
inconnus l'inquiétaient. Et puis, comment 
allait-il retrouver Lisée? Les histoires de 
Camus lui revenaient dans la mémoire. 
Avait-elle gardé comme lui le souvenir des 
jours passés? Avec quel regard lui tendrait- 
elle la main ? 

Ils venaient de gravir la côte d'Harfleur, 
et la ville commençait par les faubourgs. 

Blondel s'arrêta devant un cabaret de rou- 
liers, intrigué par un rassemblement. 

Des passants stationnaient devant l'é- 
troit corridor où une bière était posée sur 
deux chaises, avec un drap blanc, une 



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MÉDÉRIG ET LISÉB 145 

croix d'argent et un goupillon d'eau bénite. 

— « Qu'est-ce que c'est? 3> 

— « Rien du tout, La fille de Vidal qui est 
morte. » 

Et il ajouta avec un clignement d'œil : 

— « En voilà une qui s'est amusée ! y> 

— « Jeune ? » 

— « Dans les vingt-cinq ans. > 

— € Jolie ? » 

— « Je peux vous le dire ! » 

Et comme Camus, très allumé, se pen- 
chait pour avoir des détails, Blondel lui 
conta une histoire à l'oreille. 

— « Non, vraiment ? d 

— « Parole d'honneur. » 
L'instituteur souriait en essuyant ses lu- 
nettes. 

Il regrettait de ne pas l'avoir connue. 

Médéric se détourna. Le cynisme des 
deux bonshommes l'écœurait. Il n'avait pas 
mangé le matin, il se sentait la tête vide, et, 

10 



146 MÉDÉRIC ET USÉE 



comme dans un cauchemar, des idées l'ob- 
sédaient. 

C'était rimage de Lisée dans un cercueil, 
une main pendante, les cheveux débordant 
le couvercle, des lumières autour. La vision 
était si intense,'que le contact de la vitre lui 
donna le frisson. 

A présent, la diligence sautait sur le pavé 
au milieu des tramways et du bourdonne- 
ment des fiacres. Blondel surveillait Tatte- 
lage, et le bavardage de Camus se rabattit 
sur son voisin. 

— « Je vous conseille de visiter les docks. 
C'est grandiose, comme à New-York. Il y 
a encore l'Aquarium et le Sémaphore. On 
m'a dit qu'aux grandes marées les gens qui 
vivent là-dedans restaient plusieurs jours 
sans communication avec la jetée. C'est très 
curieux. » 

Il se sentait des aspirations contempla- 
tives, des fringales de liberté. Il aurait voulu 



1.7 




DEHRIÈRE UNE QRILLR BL.INCHB ON APERCEVAIT UNE 
PORTE SURMONTEE D*UNE CROIX 



■•iV 



MÉDÉRIC ET LISÉE 149 

habiter dans un phare, naître en Amérique. 
La diligence s'arrêta au pied d'une allée 
couverte, qui montait vers la côte entre les 
jardins. Au fond, derrière une grille blanche, 
on apercevait une porte surmontée d'une 
croix. De chaque côté un jardinet fleurissait, 
défendu par une chaîne. Blondel désigna la 
grille avec le manche de son fouet. 

— « C'est ici. » 

Médéric descenditmachinalement.il avait 
la tête lourde, les jambes engourdies, et il 
entendit à peine Camus qui lui criait : 

— « A ce soir I dans la Cour du Bras- 
d'Or! y> 

A l'appel de la cloche, un pas traînant ré- 
pondit dans une allée sablée, et une vieille 
figure parut au judas. 

— € Qui demandez-vous ? » 

— « Mademoiselle Maze. » 

— « Ce n'est pas le jour du parloir. ï> 
Médéric était si ému, qu'il eût été presque 



150 



MÊDÊRIG ET LlJ^ftK 



heureux de s'en aller. Pourtant, il dit timi- 
dement : 

— « Je viens de la campagne pour la 
voir. y> 
La tourière l'examina d'un œil soupçon- 
neux. Son air honnête, son 
houquet hlanc la rassurèrent. 
— « Entrez toujours. On 
va tâcher de la faire descen- 
dre. » 

Ils traversèrent un jardin et 
une cour. Des l)alles de peau 
pourrissaient dans les rigoles. 
Il et des volants effiloqués pen- 
daient aux sycomores, par des 
bouts de corde. Derrière la maison ondu- 
lait le parc. 

On l'introduisit dans un parloir, coupé 
d'un grillage claustral. Des banquettes de 
cuir faisaient le tour de la salle ; des dessins 
décoraient les murs. Au fond, une vierge en 




MÉDÊRIG ET LISÏ^IE 



151 



plastique découvrait son cœur que Tartiste, 
par respect, avait doré. 

Un pas léger, le glissement d'un rideau 
sur une tringle, et Médéric entendit de 
Tautre côté de la grille la 
voix de Lisée qui disait : 

- « C'est toi ? y> 
Son premier mouvement 

fut de lui tendre les bras ; 
mais il s'arrêta, devinant 
la présence d'une étran- 
gère, dont il entendait le 
chapelet frôler les rideaux^ 
de serge. 

Est-ce qu'il n'allait pas la voira lui tout 
seul, lui parler à l'oreille, se payer d'une 
étreinte de toutes ses angoisses, de toutes ses 
solitudes, de toutes ses larmes pleurées, les 
yeux dans l'oreiller, la nuit ? 

— « Approche, Médéric, n'aie pas peur. » 
Il la voyait à travers un brouillard. 




152 MÉDÉRIC ET LISÊE 

Gomme elle était changée en quelques 
mois ! Grandie, pâlie, les cheveux relevés par 
un peigne, en racines droites, la taille perdue 
dans un sarreau sans ceinture. Elle avait 
beau lui sourire, il ne la retrouvait pas ! Il se 
sentait Tair d'un enfant auprès d'elle, et il 
lui sembla qu'un trou s'était creusé entre 
eux. 

La tourière le regardait ébahie. A la fin 
elle lui poussa le coude. 

— « Avancez donc, monsieur. Elle ne va 
pas sortir. » 

Il s'approcha du guichet, il était très pâle. 

— « Gomment vas-tu, Lisée ? » 
Elle répondit : 

— « Et nos parents ? » 

Ils causèrent ainsi, comme des indiffé- 
rents qui se croisent au bord d'un chemin. 

Elle demanda des nouvelles du curé, d'An- 
gamarre, du sacristain et de ce « pauvre 
Bourru». 



MÉDÉRIC ET LISÉE 153 

Il dit que l'hiver était froid et que les 
brugnons avaient gelé dans le potager. 

— «Tous?ï> 

— « Tous, ainsi que le plant de fraises 
le long du mur. i» 

Et pourtant elle s'écoulait, cette heure 
qu'il avait tant rêvée, lorsqu'il rafraîchissait 
sa fièvre à imaginer cet avenir. C'était une 
promenade au fond d'une allée perdue, des 
souvenirs évoqués, des espoirs permis, un 
tête-à-tête de baisers, une ivresse de couple 
amoureux, égaré sous les ramures hautes, 
comme dans un paradis terrestre. 

Il aurait voulu fermer les yeux. Il faisait 
de grands efforts pour nouer entre elles des 
phrases banales. Elles se succédaient sans 
se répondre, et, à chaque instant la conver- 
sation tombait. Alors il n'entendait plus que 
la bataille des moineaux autour d'une 
croûte, le bruissement du chapelet contre 
les barreaux, et la voix de son pauvre amour. 



15t 



MftDÉRIC ET MSÊE 



sanglotant au fond de son cœur comme une 
musique lointaine. 

Midi sonna. 

C'était l'heure du réfectoire ; les couloirs 
s'emplirent de murmures et de pas. 




Ils se dirent adieu. 
Lorsque Médéric se trouva 
.\^. dans la rue il avait encore son 
\ ^, i boucpiet à la main. Ne sachant 



\ 



qu'en faire, il le jeta. 
^ ■ Il passa toute la journée dans 
la cour du Bras d'Or, attendant patiemment 



MF.DÉRIC ET LISÉE 155 

le départ de la voiture, et il monta sur la 
banquette pour échapper à la conversation 
•de Camus, qui l'obsédait. 

Le jour était bas; la nuit tombait sur la 
campagne. Il regardait l'ombre des chevaux 
projetée par les lanternes galoper sur les 
mètres de caillou. 

La succession monotone des arbres et 
•des poteaux l'étourdissait. 

Il ne pensait plus. 



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I 
1 : 



CHAPITRE VIII 



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Le lendemain, il se re- 
mit an travail à Thenre accoutumée. Sa 
mère et Maze lui demandèrent de conter sa 
visite ; il répondit simplement que Lisée se 
portait bien et qu'elle leur envoyait ses res- 
pects. Mme Ferrard vit qu'il ne voulait 
point parler et ne le tourmenta pas. 

Jusqu'à la fin de février on ne retourna 
plus aux champs. Les domestiques battaient 
l'avoine, travaillaient les fumiers, dispo- 
saient le blé pour la halle. 

Médéric avait des loisirs. 



160 MÉDÉRIC ET LISÊE 

Subitement pris du désir de s*instruire, il 
rouvrit ses livres et s* enferma des heures 
entières pour travailler. 

Le parloir du couvent, avec son tableau 
d'honneur et ses sanguines, l'avait frappé 
comme une chose extraordinaire, magis- 
trale. Il y associait la chère image de Lisée 
en sarreau d'écolière. 

Il se rappelait une petite tache d'encre 
au bout de ses doigts effilés, à l'endroit où la 
plume touchait l'ongle. Il l'évoquait, cour- 
bée sur une page blanche, dans le demi-jour 
des salles. Elle suivait d'un œil attentif la 
pente de l'écriture et ne s'arrêtait que pour 
lisser ses cheveux. Parfois, elle levait la tête 
et rêvait. 

Sans doute elle songeait à lui. 

Et il reprenait sa lecture, les sourcils fron- 
cés par Teflort, comme un homme qui peine 
à labourer une terre en friche. 

Un soir, après souper, il alla chez M. Ga- 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



161 



mus demander des livres. Ceux qu'il possé- 
dait étaient trop enfantins ou dépareillés. 

L'instituteur le reçut avec une importance 
aisée. Son bureau était encombré de circu- 







'i 



laires qu'on venait de lui en- 
voyer du Havre. C'était une 
profession de foi républicaine 
et progressiste. Camus s'occu- 
pait à mettre les imprimés sous bknde, pour 
les expédier aux personnes influentes de la 
circonscription. 

Un buste de Béranger décorait l'étagère. 

11 



162 MÉDÉBIC ET laSÉE 

Camus rhonorait comme c mi lare > et pen- 
sait sous ses yeux. 

Il descendit quelques volumes soigneuse- 
ment alignés sur une tablette et les recom- 
manda à son ancien élève. 

C'étaient la morale civique, le catéchisme 




<ln Volney et une physique récréative rédigée 
par une de nos a: illustrations pédagogiques ». 

— a Et maintenant, comment se portent 
vos amours? » 

Médéric se plaignit de longs retards qui 
l(î faisaient « durer ». Sa mère lui opposait 
a loi; il aurait voulu la connaître. 



MÉDÉKIC ET LISÉE 1G3 

— « Mais rien n'est plus simple! d 

Et le magister, açrès avoir mouillé son 
doigt et feuilleté son code, tomba sur le titre 
qu'il cherchait : 

— « Article 124. — L'homme avant dix- 
<jc huit ans révolus, la femme avant quinze 
« ans révolus, ne peuvent contracter ma- 
« riage. » Quel âge avez-vous? » 

— a: Dix-sept ans. » 

— « Encore trois cent soixante-cinq jours 
de patience. Je me trompe, soixante-six, 
Tannée est bissextile. ^ 

L'amoureux soupira. 

— « C'est bien dur! » 

Et il songeait à la lenteur des jours qu'il 
avait vécus seul, dans l'espoir de ce bonheur, 
sans cesse reculé comme un mirage. 

— « Attendez, il y a autre chose. > 

Et, tout fier d'étaler son érudition, Camus 
continua : 

— « Néanmoins, il est loisible au Roi (ou 



la 



'MÊDÊRIC £T lisêe 



au « Président de la République) d'accor- 
der des « dispenses d'âge pour des motifs 
graves » . Voih\ ! avez-vous des motifs graves? » 

— « Mais, par exem- 
ple, quand on s'aime 
bien... » 
Camus éclata de 
rire. Cette naï- 
veté l'amusait 
énormément, 
et il murmura 
dans un glapissement: 
— « Parbleu! Fléchissez la loi; elle est 
femme ! )) 

AprCs les gelées, les giboulées se succé- 
dèrent. Elles hachèrent le chaume sur les 
toits, l'herbe dans les cours. Les bêtes beu- 
glaient tristement dans les é tables, et la chê- 
née gémissait comme un orgue sous l'effort 
du vent. 
Aux jours gras, des enfants d'ouvriers de- 




MÉDÉRIC ET LISÉB 163 

mandèrent à dire une farce qu'ils prome- 
naient par les fermes. Ils la débitèrent dans 
la grange, sur les tréteaux du pressoir. On 
les renvoya avec des crêpes de sarrasin et un 
panier d'œufs. 

Le vendredi de la Passion, on reçut une 
lettre du Havre. G'éait la supérieure qui 
écrivait. La fièvre scarlatine s'était déclarée 
aux Ursulines. On renvoyait les élèves, et 
Mlle Maze partirait avec ses compagnes. 

Ce fut une joie immense, désordonnée, en- 
fantine. Lisée revenait avec le printemps. On 
remettrait la rallonge au' guéridon d'acajou;' 
on reverrait des fleurs dans les vases de la 
salle, des sourires sur les visages. D'un seul 
coup la tristesse était balayée, la vie élargie, 
les cœurs réchauffés. 

En l'absence de Maze, qui suivait lesfoires 
du Calvados, Médéric. voulait prendre le bac 
et partir sur l'heure pour le Havre. Dix 
fois le jour il montait dans la chambre de 



1 



166 MÉDÉRIG ET LISÉE 

Lisée et s'enivrait des préparatifs du retour. 

Les premières senteurs de sève entraient 
par la fenêtre ouverte; le soleil éclairait 
Fédredon rouge, et le Christ perdu dans la 
fraîcheur des rideaux. Les panneaux de Tar- 
moire brillaient comme des glaces, et, sur la 
table, dans une cage de buis, le mauviar qu'ils 
avaient élevé sifflait l'avril. 

Le dimanche des Rameaux, après vêpres, 
Médéric partit sur la route d'Épou ville, au- 
devant de la guimbarde. 

Il s'arrêta pour attendre près du Pont-au- 
Moulin, au bas de la descente. 

Soudri, nu-tête, cailloutait au soleil. Ils 
causèrent de la démission d'Angamarre et de 
l'élection de Camus qui devait avoir lieu 
dans la soirée. 

Les manœuvres de la dernière heure indi- 
gnaient le vieux soldat. 

— «: Depuis ce matin ils sont attablés chez 
Petitpas et sous les tonnelles du Grand-I- 



MÉDÉRIC ET LISÊE 167 

Vert. C'est M. Camus qui régale. Le garde- 
chasse du Bac Ta vu faire un cent de dominos 
avec les adjoints. » 

En haut de la côte la diligence parut. 

Le cantonnier posa son marteau pour sa- 
luer Mlle Lisée. 

L'omnibus arrivait dans un nuage de 
poussière. A présent il était si proche, que 
l'on pouvait distinctement reconnaître les 
figures. Le coupé était plein; sur la ban- 
quette trois gars en blouses bleues souf- 
flaient dans des mirlitons. Blondel, qui avait 
son compte, dodelinait sur le siège. 

Médéric lui fit signe d'arrêter, ouvrit la 
portière et regarda dans la voiture. 

Toutes les tètes se penchèrent; du fond de 
la guimbarde quelqu'un cria joyeusement : 

— « Bonjour, monsieur Ferrard ! » 

Et un enfant qui tétait se mit à crier. 

Pourquoi revint-il coller à la vitre du 
coupé ses yeux brouillés de larmes, comme 



IGS MÉDÈRIC ET LTSÊE 

s'il n'eût pas vu tout à Theure qu'elle n'était 
pas là, et qu'il pût espérer l'y trouver main- 
tenant? 
Il descendit du marche-pied et demanda : 

— « Vous n'avez pas de commission pour 
nous? » 

Blondel fouilla dans sa sacoche : 

— « Je n'ai qu'une lettre pour M. le 
curé. i> 

Puis, ayant touché sa casquette, il secoua 
ses guides. 

Médéric s'en retourna par la grand'route. 

Sa mère, qui l'attendait sur les marches, 
lui fit signe de loin avec son ombrelle. 

— d Eh bien, et Lisée? » 

— « Pas de Lisée. » 

Il avait le cœur très gros, une honte obs- 
cure de sa déception, beaucoup de tristesse 
dans les yeux. 

Mme Ferrard lui prit le bras. 

— « Grand enfant ! Il ne faut pas se dé- 



MÊDÉRIG ET LISÊE 169 

soler pour si peu. Lisée aura manqué la voi- 
ture, elle arrivera demain. » 

Tout en marchant, elle babillait pour le 
distraire. 

— « Et moi qui vous avais préparé des ker- 
lés, tu sais des kerlés de Lorraine, dont vous 




étiez si gourmands quand vous étiez petits ? 
Tu leur feras honneur, au moins? » 

Il promit d'essayer; mais, malgré sa bonne 
volonté, la joie de leur petit souper se glaça 
en face du couvert immobile, de la serviette 
pliée. 



ITO MÉDÉRIG FT LISÊB 

Gomme Mélina desservait, l'abbé Brentôt 
poussa la barrière. On le croyait à Mané- 
glise, où Ton célébrait TAdoration Perpé- 
tuelle, et Mme Ferrard s'étonna. 

— « Vous ici, monsieur le curé! votre che- 
val boite donc toujours? » 

Le bonhomme lui parut si triste, qu'elle 
s'arrêta, prise d'une inquiétude et regarda 
son fils. Il était tout pâle et dit en tremblant : 

— € C'est la lettre, n'est-ce pas? ï> 

Puis, comme l'autre, la figure inclinée 
sur son rabbat, ne répondait rien, il demanda 
plus bas : 

— « Elle est bien malade? » 

A ce moment-là une bête enfermée mugit 
au fond des étables, et un souffle descendu 
des rideaux claqua la porte. 

— « Pauvres petits ! » dit le prêtre d'une 
voix brisée. 

Alors Médéric tomba à genoux, la figure 
dans la nappe. 



MÉDÉRIC ET LIséE 



171 



Il avait compris. 

Gomme il fallait avertir le père de Lisée, 
un goiijar courut au télégraphe de Montivil- 
liers : il devait revenir par Manéglise et an- 
noncer aux ecclésiastiques du canton que 




Tabbé Brentôt passerait toute la nuit à FAb- 
baye. 

On avait monté Médéric jusqu'à sa cham- 
bre, et il s'était couché sans lutter. Ayant 
longtemps sangloté, il sommeillait, secoué 
sous le drap, par le hoquet des larmes. Sa 



i#3 MÊDÉRIC ET LISÉE 

mère pleurait contre le bois du lit; bréviaire 
en main, le curé allait et venait dans la pièce. 

Vers neuf heures du soir, un battement de 
tambour le tira de sa torpeur, et Médéric de- 
manda pourquoi Ton roulait. 

C'était le garde-champêtre annonçant aux 
habitants de Rolleville l'élection de Camus, 




en remplacement d'Angamarre, démission- 
naire. 

Médéric s'accouda sur l'oreiller. Les lar- 
mes qu'il avait versées séchaient au bord de 
ses yeux. Se sentant plus calme, il lut la 
lettre. 

Le médecin du couvent faisait part, briè- 
vement, du « décès » de Mlle Maze. 



MÉDÉRIG ET LISÉE 



173 



Une scarlatine maligne s'était déclarée, 
compliquée d'angine. La malade |était morte 
en trois jours, par étouflfement. Au bas de 
la page la supérieure avait tracé quelques 
lignes d'une écriture élégante, où elle fixait 




l'inhumation au surlendemain et invitait le 
père pour ce jour-là; — la règle des Ursu- 
lines interdisant aux hommes l'entrée de l'in- 
firmerie. 

Médéric dit à sa mère : 

— « Tu l'enseveliras dans son voile de pre- 



174 MÉDÉRIC ET LISÉE 

mière communion, et tu mettras mes habits 
sous ses pieds. 

Puis il s'étendit sur le dos et ne parla plus. 

Une douceur infinie descendait du ciel 
étoile, et la lune, qui montait en éclairant la 
façade, faisait pâlir la lampe. 



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i$.~ ::'- /-fui i' 




^ > 



.v; 




-7 ^V'îl 



TABLE 

Chapitre premier 1 

Chapitre II 17 

Chapitre III 29 

Chapitre IV 41 



17G MÊDÉRIC ET LlàilE 

Chapitre V G5 

Chapitre VI 87 

Chapitre VII 119 

Chapitre VIII 157 




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